vendredi 1 mars 2013

En attente de noms

Je suis plongée dans l'écriture (une vingtaine de pages), et l'absence de noms pour mes personnages m'énerve. Je pense d'abord les appeler provisoirement "fille" et "garçon". Mais quand je ferai un "remplacer" général, une fois leurs noms trouvés, ça risque d'être une catastrophe, car tous les "fille" et "garçon" seront remplacés, même dans d'autres phrases, ou bien il faudra que je les remplace un par un…
Idée : comment ça se dit en breton ? A partir de maintenant, mes deux personnages s'appellent provisoirement "merc'h" et "paotr".

Karin Serres

mardi 26 février 2013

Le Guilvinec, cinquième jour


Me réveiller avec les cloches de 7h, écouter l’horoscope de Nostalgie, fermer les portes en levant bien la poignée, pédaler sur la route du collège dans le jour à peine levé, ranger mon vélo dans le placard du secrétariat, bavarder tranquillement avec les enseignants dans leur salle avant la sonnerie, monter l’escalier jusqu’à la salle 117, boire le petit café de 10h21, observer le retour des chalutiers sur la terrasse de la Criée… étonnant comme on prend vite de nouvelles habitudes, déjà terminées pour ce mois-ci.

8h26 : je rencontre les 6°D, avec Roseline, leur enseignante de sports. Ils voudraient du théâtre d’horreur et fantastique, avec des zombies auxquels on coupe les têtes dans des flots de ketchup, des vampires, de la peur, de la souffrance mais aussi de l’humour, avec des squelettes par exemple, et de la beauté, comme la neige qui tombe. Ils détestent quand c’est ennuyant. On pourrait ajouter de la danse aussi, des tsunamis, et que le héros meure à la fin, mais avec un coup de théâtre (ce serait son frère jumeau), et du rap, et un bateau sur scène… 
Flore nous rejoint et participe à la discussion. J’apprends ce que sont les pousse-pieds, à la pêche et la dégustation si brève, ou bien la pêche à la mitraillette et “chez Kermounette”. On parle de tout ce qu’ils construisent dans le sable, l’été, des châteaux, des tunnels, des barrages. De l’autre côté de la mer, parfois, il y a un trou : on tombe. Et on finit la conversation sur les vipères coupées en 3 par un vélo…
10h31 : je rencontre les 4°C, avec Armelle, leur enseignante de français. Le souci du théâtre pour eux tourne beaucoup autour de la question de l’âge : pas de spectacle compatible avec des CP, par exemple. Sinon, il faut un minimum d’action, des sentiments, de l’émotion, et de la musique (du rap), pendant 1h30 (durée idéale). Discussion très sensorielle, autour des produits de la mer (trop appétissants !), des sons de l’océan, des endroits exceptionnels, ils sont nombreux à pêcher et passent leur temps dans l’eau, l’été. De l’autre côté de la mer, ça s’arrête, on tombe, ou bien il y a de grandes cascades, et des gens qui se posent les mêmes questions que nous, mais en américain. L’été, on se retrouve sur la plage, on fait des feux où griller des marshmallows ou on marche seul. On finit la conversation sur les sensations encore : les textures du sable, des rochers, la chaleur du soleil dans notre dos, le le vent qui souffle, le fracas des vagues sur la digue…
Au déjeuner (potée au chou, crevettes d’élevage mais d’ici), on parle avec des enseignants non natifs d’ici de leurs étonnements d’arrivants, de leurs plaisirs aussi, de l’enseignement. 

Puis je rentre faire mes valises, et Yannick, le régisseur du CLC, m’emmène en voiture à Quimper en me racontant ses sorties en kayak de rivière ou de mer, et ses voyages dans les tribus primitives du monde entier et .
16h14 : départ du TGV. 16h28 : arrêt en pleine voie pour panne de matériel. Une demi-heure plus tard, on repart. Est-ce à cause du retard ? A Rennes, le train se vide presque en entier.
De cette deuxième semaine de résidence dans le Finistère (ma première au Guilvinec), je rentre chargée d’impressions fortes et d’une foule de détails sensoriels et humains, en tout genre, qui vont bientôt prendre forme, se rapprocher les uns des autres, pour bâtir des dialogues plus longs, des moments continus. Le tout, c’est de ne rien brusquer, de laisser le temps à toutes ces pièces de puzzle de trouver leurs proches. 
Pour le moment, dans ma tête, il y a un garçon et une fille (sans nom encore) qui se connaissent depuis tout petits, se croisent pendant des années au bord de la mer, jusqu’à quel âge ? et vont vivre des vies pleines de cahots et de retournements, en se courant après. Il a les yeux jaunes et vient d’ailleurs, elle est née au bord de l’océan et va devenir astrophysicienne.
Karin Serres      (à suivre…)

Le Guilvinec, quatrième jour


Réveil à 7 heures, dur de me lever, la propriétaire vient gentiment vérifier que j’ai allumé, oui oui. Je rate l’horoscope, peu importe. Vélo dans le matin frais, ça réveille.

8h26 : Je rencontre les 5°A, avec Estelle, leur enseignante d’Histoire-Géo, animatrice du club théâtre aussi. Que faut-il mettre dans une bonne pièce de théâtre ? Doit-elle être inventée (9 voix) ou réaliste (19) ? Se passer maintenant (3) ou à une autre époque (21) ? On part sur le futur intergalactique de la mer et du Guilvinec en particulier, ça fuse ! puis la parole tourne : quelle est la nourriture idéale face à la mer ? Du salé au sucré, c’est très précis, tout le monde acquiesce et salive. Notamment aux kwinns, les crêpes épaisses de Marikette, qui met la plaquette (de beurre). Que pensez-vous qu’il y a de l’autre côté de la mer ? Pour beaucoup, l’Amérique, sinon l’eau infinie. Et face à l’horizon, partir ou rester ? Quand c’est la tempête, l’écume mousse et couvre les rues, on dirait qu’il neige.
10h31 : je rencontre les 5°B, avec  Mme Boët, leur enseignante d’Arts plastiques, dans sa salle toute neuve. Une bonne pièce de théâtre dit être drôle, avec de la musique liée aux situations (= du violon quand c’est triste), une histoire claire, des effets spéciaux, l’accent breton, peut-être, du breton même (non, on comprend pas. / Si !) Déchaînement contre les touristes, qui prennent les tortillons de sable des couteaux pour des crottes de mouettes et créent des bouchons quand il pleut. Cette classe semble très proche des animaux. La correspondante d’Ouest-France vient prendre des notes pour un futur article. De l’autre côté de la mer, il y a l’Amérique mais aussi d’autres mondes parallèles, leur avenir, l’amour de leur vie… On finit sur les liens entre le théâtre et les marins, science des cordages et superstitions partagées.
Au déjeuner (poulet petits-pois), nouvelle discussion avec les enseignantes, les différences d’ambiance entre les classes, les âges de ces enfants qu’ils voient devenir adolescents. En vidant mon plateau, je remarque toutes les rondelles de pain évidées sur ceux de mes jeunes voisins. Ecrivaine publique au CDI, pas de demande : j’admire tous ces lecteurs silencieux, immobiles, sourcils froncés, totalement transportés ailleurs par leur lecture.

15h : rendez-vous au CLC avec Joseph Coïc, l’auteur du livre sur la flotille du Guilvinec et Michel Le Roy, l’animateur du groupe Pregomp brezhoneg (parlons breton) qui se réunit un jeudi sur deux, pour le plaisir de discuter. J’ai de la chance, aujourd’hui ils fêtent les Gras, tout le monde ou presque sera là. Nous parlons noms de bateaux, de zones de pêche, vitalité et spécificités de la langue bretonne, et “startijenn”, cette énergie d’ici qui veut dire aussi joie de vivre.
16h : Joseph et Michel m’entraînent dans une grande salle aux tables en O derrière lesquelles une trentaine d’hommes et de femmes sont déjà installés avec assiette et verre, et corbeilles de ce qui semble être une brioche tranchée (le pain doux). La porte franchie, interdit de parler français ! Michel m’installe à côté de lui, à présider avec quelques autres, agite sa clochette (tout le monde se tait) et me présente en breton (je suis une skrivériou). Tout le monde me sourit et commente en breton, moi je souris, muette. Ils chantent à capella et on boit une première tournée de blanquette de Limoux-kir coloré. Ça parle par petits groupes. Mon voisin Corentin enfreint la règle pour me raconter plein de choses, puis quelques dames apportent des plats : d’immenses tranches de jambon épais agrémentées de quelques cornichons. Il n’est même pas 17h. “Tu laisseras le gras”, chuchote Michel. Je me sers, même de cornichons, bois le vin rouge et mange le pain doux qui vont avec : c’est très bon. Normalement, c’est le chôten qu’on mange, une demi-tête de cochon, “Tu peux regarder dans les charcuteries”, me dit Michel. Et Corentin frémit en se rappelant la sublime odeur grillée de ce délice traditionnel. 
De temps en temps, un homme se lève pour raconter une histoire, il mime les gestes, fait toutes les voix, le public rit. Ou bien on commente un article de journal, et on chante. Je chante même « Ar brilli braz » avec eux (ils me trouvent les paroles), une chanson sur la pêche au maquereau, typique du Guil. J’attrape quelques mots au vol comme j’aime faire : chonch (penser), arzul, bugueul… 
Le soleil tourne, je recule ma chaise. Re-histoire, re-jambon, re-chanson, je baigne dans le breton. Daniel et Michel m’expliquent les Gwerziou, ces chansons à couplets sans fin qui racontent des drames. Et ces deux heures étonnantes et chaleureuses s’achèvent dans un moment hyper fort : toute la salle, debout, pour chanter à capella l’hymne Bro Gozh (Oh breizh ma bro, ô Bretagne mon pays), dont la musique est la même que celle de l’hymne gallois. Quelle émotion !

19h35 : seule dans la véranda du Poisson d’Avril, je regarde la nuit tomber sur la mer haute et les feux verts et rouge du port clignoter à côté de la Criée toute éclairée. Je repense à ce que j’ai appris : baragouiner vient des soldats bretons de l’armée de Napoléon, qui réclamaient du pain (bara) et du vin (gwin) et que personne ne comprenait… Je mange le premier Saint-Pierre de ma vie, excellent, cuit pile comme il faut. Parce que le chef s’appelle Pierre ? Ou parce que sa cuisine aussi donne sur la mer, juste derrière ses pianos ? Sur chaque table, ces veilleuses électriques que la propriétaire de Cap Ouest avait gentiment disposées tout le long de mon chemin mercredi soir, de la porte au haut de l’escalier, pour quand je rentrerais.
20h35 : je lis les poèmes illustrés des 6°B.
Karin Serres

Le Guilvinec, troisième jour


Réveil à 8 heures (quelle grasse matt !). “Verseaux : après un début de matinée plutôt grinçant, vous pourriez tomber sur une excellente affaire”, puis “Total eclipse of the heart” et du pain frais (à cette heure, la boulangerie est ouverte). 
Deuxième thé dans ma chambre, j’écris avant la visite de la Criée réservée hier. Un premier titre arrive tout à coup :“Février perché”, suivi un peu plus tard par “Dix mois de Février”, puis par l’impression qu’aucun des deux ne restera. Dans une revue achetée pour le train, j’ai trouvé une photo de mes deux héros enfants, on dirait, en short éponge, 3 et 5 ans peut-être ?, sourire aux lèvres, devant la porte ouverte d’une maison. Haliotika appelle : faute de participants suffisants, la visite de la Criée est annulée. Dommage, mais je peux continuer à écrire. 

Vers midi, je sors marcher. Je passe par chez Scarlette Le Corre acheter des photos de tempête et du caviar d’algues. Le photographe remarque l’écusson sur la manche : vous êtes de Coney Island ? Son fils y habite, il étudie l’astrophysique à l’université de New-York. Tilt : voilà ce que mon héroïne voudra faire, elle aussi, et pourquoi elle partira. En ramassant du verre poli sur la plage, je repense aux poches pleines : on peut se noyer à cause de ça. Alors le héros a 7 vies, pour frôler la mort mais chaque fois en réchapper. Et il a les yeux jaunes, comme ceux d'un guépard, elle lui dira. Mais comment s’appellent-ils ? Aucun prénom en vue, ça m’énerve.

Délicieux déjeuner au Poisson d’Avril, avec Amélie, face à la mer : comment faire du théâtre vraiment populaire, et résister aux courant ambiants pour défendre ce qui nous tient à cœur ? Le garçon nous laisse sa terrasse à disposition quand il ferme, pour qu’on puisse continuer à travailler au soleil dans ce « bureau idéal ». A 16h30, j’entraîne Amélie sur la terrasse de la Criée pour assister au retour des chalutiers dont je lui ai parlé avec enthousiasme, et on passe une nouvelle heure dans le blizzard ensoleillé à partager ce moment rare.

20h : Robert passe me chercher pour aller dîner chez lui, avec sa femme Birgita qui est suédoise d’origine. Super dîner, lieu jaune au four, profiterolles maison, ils me racontent leur découverte (il y a 13 ans) puis leur amour pour le Guil. 
Demain  après-midi, au CLC, je rencontrerai peut-être le groupe bretonnant et/ou Joseph Coïc dont ils me prêtent “La flotille du Guilvinec”, 150 ans d’histoire de pêche, archi-documenté, que je rentre lire dans ma chambre : passionnant !
Karin Serres

Le Guilvinec, deuxième jour


Réveil à 7 heures au son des cloches (3, 3, puis 40 coups au moins), j’ai super bien dormi, vive l’air de la mer, et ça ronfle dans la chambre d’à côté. Petit déjeuner pain-délicieux beurre salé, toujours avec Nostalgie : “Verseaux : un contact pourrait mener à un travail ou un contrat”. A un travail, ça c’est sûr ! J’enfourche mon vélo, bonnet enfoncé au ras des yeux et je pédale gaillardement… à 90° de la route pourtant repérée sur le plan : rue de la Palue au lieu de rue Poul ar Palud ! Arrivée au bord de la ville, je fais demi-tour et retrouve mon chemin dans le jour naissant… j'arrive pile à l’heure.

8h26 : je rencontre les 4°B, avec Fanny, leur enseignante d’espagnol. La pêche, c’est dangereux, les marins-pêcheurs qui se cassent le dos, ou se coupent pieds et mains ne veulent pas que leurs enfants les imitent. Je raconte d’autres métiers liés à la mer, comme ceux découverts aux Ateliers de l’Enfer : les yeux brillent. Grandes discussions sur la pêche, toutes les pêches, tous les produits de la mer qu’on adore manger, sur la côte espagnole, ses différences avec celle du Finistère, et sur le théâtre, ce qu’ils y rêvent, ce qu’ils y détestent. La parole tourne : partir ou rester ?
10h31 : je rencontre les 6°A avec Claude, leur enseignante d’anglais. C’est cette classe qui a décoré toute la salle, et même dessiné sur le tableau un grand “Bienvenue au Rivage, Karin Serres”. Beaucoup d’élèves écrivent des histoires, des mangas, des livres pour leurs petits frères et des chansons (en anglais ça sonne mieux). Sur la plage, ils et elles cherchent des « petits cochons », ou grains de café, coquillages qui portent bonheur. La douleur d’une piqûre de vive dure le temps d’une marée. On parle objets flottés et leurs histoires, verre poli et coquillages ramassés, bouteilles à la mer aussi, sur lesquelles on finit la discussion : et si on en lançait, nous aussi ? J’écrirais le texte avec la classe, on le traduirait en plusieurs langues dans les différents cours, il faudrait étudier les courants pour savoir où les lancer pour qu’elles aillent loin…
Déjeuner à la cantine (cabillaud-beurre blanc, pommes de terre) en discutant des différentes cultures alimentaires (on vend les bulots décortiqués en Angleterre !) puis je file faire l’écrivain public au CDI, avec deux clients : une lettre de remerciements à un professeur remplaçant et une lettre de revendications pour les toilettes, adressée au proviseur qui vient nous photographier en pleine rédaction, sans le savoir.
13h30 : je reprends mon vélo (que le proviseur a gentiment rangé dans le placard du secrétariat), pour retourner dans le centre.

16h-17h : Plein les yeux de beauté, tout simplement. Marché sur la plage, ramassé des bouts de verre polis pour apporter en salle 117 et regardé sans fin les Etocs au loin et leurs étranges immeubles de pierre en pensant aux phoques qui y vivent. 
Assise au soleil sur les rochers, je prends des notes éparpillés sur ma pièce (qulequ’un meurt, on découvre ses poches pleines de bouts de verre poli : pour qui les ramassait-il ?), en attendant le retour des pêcheurs côtiers. Toute en noir, phoque synthétique, j’écoute le roulis des vagues, les appels des oiseaux affamés et le grondement des chalutiers au loin. Le ballet va bientôt commencer.
17h15 : Les chalutiers sont plus dispersés qu’hier, il fait si beau encore ! mais la même effervescence, les mêmes caisses plus ou moins pleines, les poissons encore vivants qui se débattent, un immense truc noir, qu’est-ce que c’est ? et l’immense bouche si moche des lottes moustachues. Une fois le dernier chalutier reparti, je marche jusqu’au port de plaisance dans la lumière dorée, jusqu’aux tas de filets comme des bijoux de déguisement et des barbes ou perruques rouges de géants. Quand je marche, mes pensées s’éclaircissent, les bribes s’ordonnent, se simplifient. Je repars dans l’autre sens, en dépassant la Criée, jusqu’aux deux bancs dans le tournant de la rue qui sont en fait pile face au soleil couchant…
…que j’attends. Un immense calme. L’eau frise, transparente. Les lampadaires de la pointe s’allument et le soleil disparaît dans la bande de nuages opaques qui nappe l’horizon : ce soir, pas de rayon vert. 
Je repars, à pied toujours, pour trouver où dîner. La crêperie Ar Vag ouvre à 19h30, j’attends devant sa porte et suis la première à entrer dans cet espace incroyable (impossible à deviner de la rue) couvert de décorations de Noël, blanches ou bleues, du sol au plafond ! Les guirlandes clignotent ou gouttent en circuit continu autour de plus de quinze bonshommes de Neige luminescents de toutes tailles, et dans les rares espaces sans décoration neigeuse, ce sont des affiches de stations de ski ! Ma soupe de poissons scintille d’éclats bleus. Au bout d’un moment, je demande :
-       Ar Vag, ça veut dire La neige ?
Le patron rit : Non, le bateau.
-       Mais alors, cette décoration hallucinante ?
-       Oh, on en change toutes les saisons : à Pâques, l’été, à la rentrée des classes, Halloween…
C’est donc un fan de déguisement… de son restaurant. 
Deux enfants entrent avec leurs grands-parents, la petite fille à lunettes veut du sirop de menthe. Tu n’aimeras pas, fait sa grand-mère. Si, j’ai déjà essayé et j'aime ça, répond-elle crânement. 

Karin Serres

Le Guilvinec, premier jour


Réveil à 7 heures au son des cloches de l’église sur la place, il fait encore nuit. Petit déjeuner de luxe au son de radio Nostalgie : “Verseaux, avec la lune en Gémeaux, c’est une journée pleine de créativité, l’imagination est au pouvoir !” Pour mon premier jour de rentrée scolaire, Flore vient gentiment me chercher en voiture et m’accompagne toute la matinée.

8h26 : première classe, la 6°C, avec Marie, leur enseignante de français, dans la salle 117 entièrement redécorée en “salle-plage”. J’apprends ce que sont les vacations (avant), que les sardines se pêchent la nuit, qu’il y a des phoques sur les Etocs, la différence entre pêche hauturière et pêche côtière, et je découvre le rapport très fort que les enfants d’ici entretiennent avec le monde maritime professionnel, personnel comme de loisirs. La mer est-elle un monde de patience ? 
Le mot de la fin, qui m’est adressé, à propos de l’écriture :  “Moi je trouve ça courageux, parce que si tout le monde baisse les bras, qui le fera ?”
10h31 : Après l’intercours rapide dans la salle des profs, deuxième classe, la 5°C, avec Virginie, leur enseignante de français. Nous parlons de Colza, qu’ils ont lu. Ici, la mer empêche qu’il y ait de la neige, c’est énervant. Ils sont nombreux à détester se promener le dimanche avec leurs parents au bord de la mer qu’ils peuvent voir de leur chambre. Quelle musique écouter au bord de la mer ? Aucune, on écoute la mer. J’apprends ce qu’est la bouée tractée et l’élévateur, dans le port, qu’à la Torche le sable est très fin, et le grand plaisir de “sauter à la digue”, l’été.
Déjeuner à la cantine (spaghetti bolognaise), sur un plateau représentant la carte du Finistère. Avec les enseignantes, nous discutons du projet, des premières rencontres, de ma proposition d’“écrivaine publique” qu’on mettra en place dès demain au CDI, et d’autres endroits, comme le cap Finis Terra en Espagne…

13h30 : je bois un café au bar de La Marine. Au Comptoir de la mer, je trouve une carte postale du phare de la Vieille (deux occultations, plus une toutes les 12 secondes) et un super fascicule sur les signaux maritimes et leur signification.

17h : je retrouve Robert, du CLC, sur la terrasse au-dessus de la Criée, pour le retour des chalutiers côtiers. C’est magnifique : ils surgissent de la brume lumineuse à l’horizon, en armada, entourés de nuages de mouettes, dans le vacarme des moteurs et les odeurs de gasoil, pour venir se garer contre le quai à toute vitesse, décharger leur pêche du jour dans les caisses en plastique empilées sur un, deux ou trois chariots poussés par des plus âgés, et repartent vers leur mouillage à donf pour laisser place à un autre chalutier d’une autre couleur avec une autre pile de caisses pleines de poisson et de langoustines…etc. Une heure fascinante. Sur la table d’orientation, en bout de terrasse : Bilbao tout droit au Nord, Terre-Neuve à l’est. Puis on descend visiter la Criée : mareyeurs en bottes et blouses blanches, acheteurs dans la petite salle fermée, sous le tableau de chiffres rouges qui défilent.
18h et quelques : Robert me fait rencontrer son ami Dominique, patron du Gwenvidik. On descend sur le pont, oups, par une échelle puis le pied sur un bout, équilibristes, on parle un peu puis Dominique nous suit au café pour 5 minutes qui dureront plus d’une heure de discussion passionnante autour de la pêche d’aujourd’hui et de demain, dont je découvre le monde de tensions et d’enjeux cruciaux. Un patron-pêcheur, c’est un chef d’entreprise, pas un artisan, et son métier couvre énormément de domaines les plus variés. Un bon pêcheur, c’est celui qui réfléchit en regardant vers l’avant, qui innove intelligemmen, comme dans tous les domaines, finalement. La nuit est tombée sur le port, chacun remonte dans sa voiture.

20h : dîner à la Bisquine, seul resto ouvert ce soir, avec Amélie, Amandine et Elodie venues exprès de Quimper. Le prix du homard nous donne le fou-rire mais on se régale de poisson et on partage des super desserts en parlant jusqu'à la fermeture de tous ces films qui nous font merveilleusement pleurer.

Karin Serres